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LE PLUS DUR RESTE A FAIRE…

By Sébastien Vannerot
Posted May 3, 2003


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A l’exception de quelques gravas encore contrôlés par de rares fedayin, hagards et dépassés par les évènements, la coalition emmenée par les Américains a irrémédiablement conquis le terrain militaire en Irak. A peine la victoire remportée, la reconstruction est lancée à grands renforts d’annonce. Sans rentrer dans la polémique sur les stylobates des motivations américaines, on peut quand même se questionner sur le point de savoir si l’engagement des États-Unis dans la reconstruction de l’Irak relève ou non de d’une courageuse inconscience ou d’une rare ténacité politique. L’Amérique a-t-elle conscience que la construction durable de la paix et de la démocratie risque d’être une bataille beaucoup plus ardue à remporter que la bataille militaire ? En tout état de cause, l’étendue de la tâche de l’administration provisoire est - à l’image des États-Unis - démesurée !

Riche de sa misère et impécunieux de ses trésors, le pays irakien est en ruine. La besogne qui attend les spécialistes est vaste, la tâche ardue et le temps précieux : reconstruire la société civile dans son ensemble et y introduire la démocratie dans les plus brefs délais, telles sont les limites du mandat qui a été confié par Georges W. Bush à Jay Gardner.

Les prochaines étapes à franchir seront, sans nul doute, les plus décisives car au-delà de la paix apparente de l’après-guerre, c’est bien de réconciliation nationale dont il s’agit - entre chiites et sunnites, kurdes et arabes, musulmans et chrétiens notamment - et qu’il convient de mener à bien, tout en devant respecter - paradoxe de la reconstruction au regard de la politique étrangère des États-Unis – le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Alors que le temps est souvent le bien le plus précieux de la reconstruction, les délais auxquels l’administration provisoire devra paradoxalement s’astreindre pour remplir sa tâche risquent d’être d’autant plus resserrés que les premières semaines d’après-guerre sont généralement décisives et que, le temps s’égrenant, l’absence de légitimité juridique de l’administration provisoire risque de se faire de plus en plus pesante…

Quel droit – qu’il soit civil, administratif, électoral ou pénal – l’administration provisoire doit-elle appliquer au quotidien au pays d’Hammourabi ?

Sur ce point, la question du statut de la main-mise américaine sur le pays devra inéluctablement refaire surface, si ce n’est qu’en droit international humanitaire ou en matière diplomatique. Quelle voie les États-Unis entendent-ils choisir : un mandat ad hoc, une forme de protectorat ou encore tenter, par la voie d’une organisation régionale par exemple, d’obtenir une relative légitimité internationale ?

De la réponse à cette question proviendront sans nul doute quelques éléments de réponse à une question plus pragmatique et plus cruciale encore pour la reconstruction, à en croire l’expérience kosovare. Quel droit – qu’il soit civil, administratif, électoral ou pénal – l’administration provisoire doit-elle appliquer au quotidien au pays d’Hammourabi ?

La question se fait d’autant plus cruciale que la reconstruction de l’Irak, et plus largement l’instauration de la démocratie, passera nécessairement par l’établissement de l’ordre, sans lequel aucune action civile de développement ne pourra voir le jour. Les Irakiens l’ont bien compris. Pour preuve, les Bagdadi manifestant par milliers pour réclamer plus d’ordre et sécurité. L’un des premiers défis sera alors, pour l’administration provisoire, d’instaurer une police et une justice indépendantes, au service de la communauté et des citoyens et non au service de l’État. Outre leur degré d’efficacité, ces deux corps seront d’abord et avant tout la vitrine de la reconstruction, celle d’une reconstruction impartiale, démocratique, transparente, respectueuse des droits de l’homme, responsable, multiethnique et équitable envers les minorités. Seule l’instauration et la consolidation de cette charpente de la société ouvrira l’espace-temps dans lequel la paix et la reconstruction pourront être édifiées.

Paradoxe de la situation pour le front anti-guerre : les Irakiens ne pourront espérer retrouver dignité et confiance que par le signe d’un engagement fort des États-Unis

Respect et dialogue avec toutes les parties seront les clefs de compréhension réciproque permettant l’appropriation de la chose publique par les Irakiens eux-mêmes. Pour reprendre les mots d’Eric Chevallier de l’Institut d’Études de Sécurité, « la démocratie, son apprentissage, est un processus qui se construit, étape par étape, toutes imparfaites, toutes perfectibles mais toutes indispensables ». Le principal défi de l’administration provisoire consistera alors à convaincre l’ensemble des parties en présence - toutes tendances confondues - que la marginalisation, qu’elles pourraient éventuellement ressentir dans le cadre du processus démocratique et des choix nécessaires à sa conduite, résidera plus dans leur absence de participation aux élections que dans les résultats qui pourraient s’en dégager.

Paradoxe de la situation pour le front anti-guerre : les Irakiens ne pourront espérer retrouver dignité et confiance que par le signe d’un engagement fort des États-Unis, car l’action de reconstruction n’a de sens que par et pour ces populations, à l’image même de la démocratie. Les États-Unis devront, plus que jamais, conserver cet élément à l’esprit car - chance ou handicap ? – l’administration provisoire ne sera composée que d’experts et militaires américains, évitant ainsi les méthodes, doctrines et points de vue divergents des contingents multinationaux. Cette « homogénéité » de corps, mais également de pensée, a cependant une contrepartie substantielle : une personnalisation américaine accrue de la reconstruction, l’absence de toute alternative politique, de critique ou de distanciation vis-à-vis des solutions proposées. En l’absence de force d’inertie remplissant le rôle de tampon, le choc des cultures risque d’en être que plus important. Le prix à payer de la réussite de cette entreprise passera probablement par le renoncement de l’Amérique, pour un temps, à promouvoir ses propres valeurs pour être en mesure d’instaurer un dialogue sans préjugé. Cette attitude d’humilité sera plus que nécessaire et vitale lorsque le temps d’aborder et de régler les questions de fond les plus sensibles viendra. Quelle place accorder à la religion dans la société civile ? aux femmes ? aux minorités ?

Le chemin de la reconstruction, de l’enracinement, sera long et sinueux. L'enracinement, disait Simone Weil, est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l'âme humaine. C'est un des plus dociles à définir. Un être humain a une racine par sa participation réelle, active et naturelle à l'existence d'une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d'avenir. Se remémorant les paroles d’Hammurabi, « pour que le fort n’opprime pas le faible, pour rendre justice à l’orphelin et à la veuve […], pour faire droit à l’opprimé, j’ai écrit mes précieuses paroles sur ma stèle et l’ai dressée devant ma statue de Roi du Droit », espérons que la reconstruction de l’Irak soit d’abord le succès de l’enracinement de son peuple avant d’être une victoire pour les États-Unis en Irak, le ‘pays bien enraciné’.

Sébastien Vannerot est juriste d’affaires international et Vice-Président du Cercle Alexis de Tocqueville, Cercle de réflexion sur la manière de gouverner.

 
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